Cette fin de semaine, pendant que la CAQ continuait de réfléchir sur sa plate-forme en éducation, les jeunes du Parti libéral du Québec se penchaient notamment sur la question de l’exercice du choix d’école par les parents et des moyens à mettre en place pour le faciliter davantage. Cette question n’est pas à prendre à la légère, puisque l’enjeu va bien au-delà de l’exercice d’un choix personnel. Il y a là une question d’équité et de justice sociale. Si la défense des libertés individuelles fait partie des valeurs historiquement défendues par la Parti lébéral du Québec, la justice sociale en est aussi. Or, la question du libre-choix de l’école pose un dilemme et force un certain ordonnancement de ces valeurs. Laquelle prime ? Dans quelle mesure ? On tombe ici dans le délicat domaine de l’éthique. Je ne prétends pas disposer d’une réponse toute faite, mais je souhaites soumettre à la réflexion cet article que j’ai écrit pour la revue Le point en Administration de l’Éducation à l’automne 2011.
Parent, client ou citoyen ?
« Quand mes parents m’ont mis à l’école, ils m’y ont mis comme je prends place dans un avion. À aucun moment mes parents n’ont pensé aller donner des conseils au pilote. C’était la confiance absolue, mais cette époque est terminée. »
(Philippe Meirieu)
L’école publique est sollicitée de toutes parts. Le milieu des affaires réclame plus de techniciens et d’ouvriers spécialisés, le secteur de la santé veut éviter de se retrouver avec une pénurie d’employés, les centres de recherches et les industries de pointe veulent plus de jeunes qui optent pour des carrières scientifiques. On souhaite que l’école soit un levier de développement économique et qu’elle contribue également au développement social des communautés. On la veut meilleure, efficace, sur mesure, capable de s’adapter aux besoins changeants.
L’ÉCOLE-MARCHÉ
Au même moment on observe notre système d’éducation se transformer progressivement pour répondre aux besoins et aux désirs des parents les plus mobilisés, influents, les mieux placés et les mieux informés : offres de programmes sélectifs discriminatoires, financement du secteur privé, concurrence entre les établissements, palmarès, etc. Un véritable marché de l’éducation se développe. Alors que certains y voient des avantages pour les élèves et leurs parents, d’autres considèrent que laisser aller les lois du marché, c’est permettre implicitement l’intégration progressive des inégalités sociales sous toutes leurs formes dans le système éducatif lui-même.
À force de vouloir compulsivement répondre aux désirs de tout le monde, l’école est de moins en moins une institution régie par le droit et la recherche du bien commun. Elle devient un service qui se monnaye et se consomme à la carte. Chacun en veut plus pour son argent. L’école devient le terrain de jeux des faiseurs d’opinions et pour peu qu’on sache quoi promettre pour la mettre au goût du jour, elle devient électoralement intéressante. Et pourtant, ce n’est pas sa capacité d’être superficiellement au goût du jour qui peut assurer sa réussite durable ou améliorersa contribution à l’édification d’une société plus juste et équitable.
LES PARENTS-CLIENTS
Évidemment, parmi tous les demandeurs de service, il y a au premier rang les parents, les premiers partenaires de l’école. Un nombre grandissant d’entre eux se définissent malheureusement de plus en plus comme des usagers, des clients de l’école qui se « magasinent » des services, des programmes, des diplômes. Des consommateurs qui souhaitent la création d’un vrai marché de l’éducation. La tendance est lourde, large. C’est à eux qu’on répond d’abord quand on met sur pied des programmes particuliers sélectifs, et c’est aussi leur « liberté de choix » qu’on protège quand on finance un important réseau d’écoles privées, même si cette liberté de choix, dans les faits, n’est pas pour tout le monde. Or, les résultats de recherche là-dessus sont de plus en plus clairs : plus on va vers le libre-choix, vers les lois du marché, plus on accepte dans les faits que les résultats des élèves soient déterminés socialement, c’est-à-dire déterminés en fonction, non pas du talent et du potentiel de chacun, mais de la condition sociale des parents de ces enfants et des communautés où ils vivent.
LES EFFETS DU MARCHÉ
On sait maintenant ce qui se passe lorsqu’on laisse jouer les règles du marché en éducation et qu’on laisse s’installer le consumérisme : on crée, à plus ou moins long terme, des ghettos. Plus un système scolaire public permet à ses élèves de sortir de la classe ordinaire et de l’école de quartier pour aller vers une école plus « attrayante », un programme particulier, ou un réseau privé relativement bon marché, plus il accepte que les écarts de réussite se creusent entre les élèves issus de milieux favorisés et défavorisés. L’iniquité qui en découle a un coût social et économique important. Accepter cet état de fait, c’est accepter que les enfants les plus pauvres soient doublement défavorisés : par la pauvreté de leurs parents et par celle du lieu où ils vivent et apprennent. Entretenir et même valoriser un modèle qui visiblement semble creuser les écarts entre les mieux et les moins bien nantis, ce n’est pas gérer l’éducation comme si c’était un bien public, pour le bien public. C’est entretenir un déficit éducatif structurel.
L’ÉCOLE : UN BIEN COMMUN
Le bien commun, écrivait Françoise David, « en appelle à une vision qui nous entraîne à rechercher l’intérêt général, un partage de la richesse, des savoirs, une reconnaissance de notre interdépendance et, donc, un besoin de solidarité ». Cette solidarité dont a besoin l’école pour se refaire doit faire table rase du consumérisme scolaire qui amène les élèves et leurs familles à rechercher le meilleur rapport qualité/prix. Quand on transpose cette attitude parentale à l’élève en salle de classe, ce qu’on retrouve c’est la recherche par le jeune du meilleur rapport possible entre l’effort et le résultat : comment en faire le moins possible, pour en obtenir le plus possible. Cette attitude, moussée dans un certain discours, n’entraîne que la méfiance, la peur d’être floué, la judiciarisation des rapports entre les familles et l’école. L’obligation faite aux commissions scolaires de se doter d’un « Protecteur de l’élève » n’est qu’une des manifestations de cette réalité en mouvement.
DU PARENT-CLIENT AU PARENT-CITOYEN
Est-il possible encore de passer du rôle de client à celui de citoyen, soucieux du bien commun et de l’intérêt de tous les enfants? Si on a besoin de tout un village pour élever un enfant, les citoyens du village n’ont-t-ils pas le droit de se prononcer sur la façon de faire? Peut-on en finir avec ce chacun pour soi qui nous mène tout droit vers la fracture scolaire, la fracture sociale? Est-il possible de se donner, école par école, quartier par quartier, ville par ville, une vision généreuse, citoyenne et altruiste de ce que doit être l’éducation? Peut-on encore établir un partenariat productif, je dirais même émancipateur, entre l’école, l’institution, et les citoyens, autour de cette recherche du bien commun et non au travers des revendications individuelles et du marchandage?
Évidemment, c’est là un projet de société. Nous devrons être dans la vie, pour paraphraser Gandhi, le changement que nous voulons pour l’école. Combien d’entre nous, enseignants, partenaires ou décideurs dans le système scolaire, avons les mêmes attitudes consuméristes, les mêmes demandes quand il s’agit de nos propres enfants?
AGIR ENSEMBLE
Le partenariat, bien sûr, ce n’est pas la confusion des rôles ni la déresponsabilisation. L’école a des devoirs à faire, les parents également. Le bien commun ne sera bien servi que si chacun sait ce qu’il doit et peut faire. Comment mettre au service des enfants les compétences complémentaires des enseignants, des parents et de la communauté proche?
La division des tâches, des rôles et des responsabilités entre l’école et la maison a toujours existé. Malheureusement cette division n’a jamais été moins consensuelle qu’aujourd’hui. Je pernds à titre d’exemple la question de l,enseignement de la lecture: est-il nécessaire que tous les enfants sachent lire à la fin de la première année ? Que doivent faire les écoles pour y arriver ? Quelle est la part des parents ? Le rôle de l’État? Y a-t-il seulement un consensus sur cette question si fondamentale ? Non. Pourtant, faire en sorte que tous les enfants sachent lire à la fin de la 1ère année et développent le goût de lire ensuite pour apprendre, est-ce que ce n’est pas la meilleure façon pour l’école de contribuer à la lutte à l’exclusion sociale et aux iniquités ?
EN CONCLUSION
Je dis aux écoles et aux enseignants : si vous voulez que les parents fassent leur travail, ne leur demandez pas de faire le nôtre et ne les blâmez surtout pas pour vos échecs et vos malheurs.
Je dis aux parents : si vous voulez que les enseignants fassent leur travail, ne leur demandez pas de faire le vôtre. Et ne les blâmez surtout pas pour vos échecs et vos malheurs.
Je dis à mes collègues décideurs : si nous voulons que les parents et les enseignants fassent leur travail, ne leur demandons pas de faire le nôtre et ne les blâmons surtout pas pour nos échecs et nos malheurs.
L’école et la famille sont des lieux d’apprentissage et de socialisation, elles usent de stratégies différentes pour y arriver ; l’école et la famille doivent se compléter pour remplir la fonction d’éducation qui leur est individuellement assignée. Mais il est difficile de se compléter si nous n’avons pas une vision commune de ce que doit être l’école dans le monde où grandissent tous nos enfants, de toutes origines et conditions.
L’école a certes besoin des parents pour se faire au quotidien. Mais elle a besoin également que les parents s’élèvent un temps au-dessus de la mêlée et revêtent leurs habits de citoyens pour contribuer de façon solidaire à l’avènement d’une École publique responsable, équitable et communautaire, au service de tous les enfants.
Ajout du 19 mars 2012:
Transformer chacune de nos écoles en PME plus ou moins autonomes, au sein d’une entreprise divisionnaire contrôlée à partir de Qubec et des ses antennes régionales, comme le propose la CAQ, est un remède qui est pire que la maladie elle-même et ne ferait qu’accentuer ce dangereux glissement vers la marchandisation de l’éducation et une plus grande détermination sociale des résultats scolaires.