En décembre 2010 Marc St-Pierre a soumis au Devoir un texte que j’avais publié sur ce blogue deux ans auparavant: La directrice. Quand j’ai publié ce texte pour la 1ère fois, c’était juste pour moi une façon de dire à la femme avec qui je partage ma vie que je l’aime et que je l’admire en relatant une toute petite tranche de sa vie qui m’avait ému. On a aussitôt accusé publiquement St-Pierre d’avoir volé le texte à un obscur et malheureux rédacteur de blogue, votre serviteur… Je remercie aujourd’hui ceux et celles qui l’ont dénoncé vertement pour défendre le sacro-saint principe de propriété intellectuelle . Mais voilà, St-Pierre n’a rien volé. Lui et moi sommes la même personne. Ben oui. Même que ça circulait déjà pas mal. Mais à compter de ce jour, donc, Le Neuf aura un nom, une histoire aussi, des racines. Vous avez cherché, spéculé sur mon identité. Qui peut bien écrire tout ça ? Que fait ce gars-là dans la vie ? D’où vient-il ? Qui est-il ? Jeune ? Vieux ? Est-ce qu’on s’est déjà croisé ? Probablement qu’on s’est croisé, j’ai croisé tellement de gens déjà. Bof, vous savez la différence entre l’anonymat sur le Web et l’herpès ? Ben, l’herpès, c’est pour la vie…
LA PETITE ÉCOLE
Je viens d’une petite ville qui s’appelait alors Bourlamaque et où tout le monde connaissait tout le monde et où il y avait une petite école primaire fréquentée par des anglais et des français et quelques algonquins aussi. Et des classes avec des gars et des filles dedans . Une école où les messages à l’intercom étaient bilingues et où, le vendredi, après la cérémonie de salut au drapeau, notre directeur, M. Deschênes, nous faisait chanter l’hymne national comme on le chante à la soirée du hockey: un bout en français, un bout en anglais. J’ai servi la messe en latin et après Vatican II, en français et en anglais. Le hockey mineur ça se jouait surtout dehors pas de casque, pas de visière, avec des chandails de hockey en laine à col roulé et la tuque aux couleurs de l’équipe. On se prenait pour des Jean Béliveau. Les anglos se prenaient pour des Dave Keon parce qu’il venait de Rouyn et qu’il jouait pour les Maple Leafs. Pour nous de Bourlamaque, il faut le dire, Rouyn c’était pas mal plus en Ontario qu’en Abitibi. Quand on se promène en banlieue, il arrive qu’on tombe par hasard sur un petit boisé. Chez nous, c’était le contraire: il arrivait qu’en se promenant dans le bois, on tombait par hasard sur une p’tite ville, une mine ou un aéroport. Des fois sur un ours. On avait une télé dans la maison. Celles, les anciennes en bois, avec une roulette. On n’a pas usé la roulette. Y’a juste un poste qui entrait, le 4. Un espèce de mélange de Radio-Canada et Télé-Métropole avec des émisions en anglais le matin.
PERDU DANS MONTRÉAL
À douze ans, j’ai été parachuté dans le vieux Rosemont dans une école où il n’y avait pas d’anglais et pas de filles. Pas d’Algonguins non plus, mais des apprentis Popeye et des fans des Devil’s Disciples. Il y avait bien sûr une école de filles à côté. Nos cours de récré se touchaient. Mais il y avait une grande clôture Frost entre les deux et des frères Maristes et des religieuses de je ne sais quelle congrégation patrouillaient de chaque côté pour couper court à nos tentatives et à nos tentations. Mon père avait acheté un dépanneur sur la rue Dandurand, juste au coin de la 1ère avenue, juste à côté de l’épicerie des Langlois.
PASSAGE AU SECONDAIRE
J’ai fait ensuite un bout de secondaire dans une école publique où on donnait encore du latin et et j’ai eu un prof qui s’appelait Jean-Philippe Tirman et qui nous donnait des cours d’histoire de la Grèce antique et de Rome. J’ai aussi eu un prof de latin qui était hongrois. Il s’appelait Tibor Venusz. Les autres profs de latin faisaient des blagues entre eux et disaient que les élèves de M.Venusz étaient faciles à reconnaître, ils étaient les seuls à parler latin avec un accent hongrois.
Un jour, en 1971, le directeur , un Frère de l’instruction chrétienne, m’a fait venir dans son bureau pour me dire que je devais me trouver une autre école. J’ai terminé mon secondaire dans un immeuble de six étages à vocation industrielle au coin des rues Rouen et Desjardins. Et l’école s’appelait Rouen-Desjardins. Inspiré. C’était juste à côté de l’usine de réglisse et on pouvait fumer dans les corridors. J’ai eu Marcel Lamarre comme prof en 5e secondaire. Avec lui on a fait du théâtre, on a lu l’Étranger de Camus et découvert Boris Vian. J’ai aussi eu M. Marcassa en éducation physique, mais avec lui on a juste eu des coups de corde de sifflet derrière les mollets. On avait quitté Rosemont pour Hochelaga-Maisonneuve. Mon père avait vendu le dépanneur sur Dandurand et une couple d’années après, en avait acheté un autre, rue Hochelaga, juste au coin de Leclaire. Guy Ouellet et Normand Lester dans leur biographie de Mom Boucher ont dit que ça s’appelait le Dépanneur Leclaire. Ben non, c’était le dépanneur Paul. Ben oui, Mom Boucher. On a livré des commandes en bicycle ensemble. C’est en lisant la bio que Guy m’a donné que j’ai fait le lien entre le Maurice qui travaillait au dépanneur et le Mom que tout le monde connaît.
LE CEGEP
Ensuite le CEGEP et Sœur Gertrude Sabourin, je pense que c’était une sœur de Sainte-Anne mais pas sûr. Elle donnait des cours de cinéma et m’a fait découvrir Antonioni et Bertolucci. Je ne peux pas voir des gens jouer au tennis sans penser à elle à cause des heures qu’on a passées dans son cours à tenter de trouver le sens de la scène de la fin dans Blow up. Je suis tombé récemment sur une critique du film « Mouchette » de Robert Bresson qu’elle avait écrit pour la revue Séquences, en 1967. J’ai retenu ces mots: « Monter un film, c’est lier les êtres par les regards »… J’ai joué au football aussi pour les Gaulois et le dernier match que j’ai joué avec eux, on l’a perdu 80 à 2 contre Lionel-Groulx. J’avais un chum, Richard, qui sortait avec une fille qui venait d’Haïti et qui est devenue gouverneure-générale.
PAYER LE LOYER
J’ai fait 36 métiers pour payer mes études et gagner ma vie. Faut dire que j’ai quitté la maison à 17 ans,sans vraiment de ressources.Pour paraphraser Desjardins: « Tout ce que j’avais, c’tait moé et ma sueur pour seule fortune » Livreur de dépanneur, préposé aux fruits et légumes dans une petite épicerie dont la façade était celle qu’on voyait dans rue des Pignons, réparateurs de films brisés à l’Office national du Film, Père Noël dans un centre commercial du West Island, préposé au courrier à la CSN, animateur étudiant au CEGEP, permanent salarié d’une association étudiante et pire encore.
LE MONT SAINT ANTOINE
J’ai ensuite travaillé presque dix ans comme éducateur spécialisé, au Mont Saint-Antoine à Montréal. Je suis arrivé là par hasard pour quelques mois. Je voulais juste ramasser des sous pour partir en Amérique du Sud avec une fille. La fille m’a laissé. Pas de Machu Pichu. Je suis donc resté au Mont, l’ancienne école de réforme. Synchronicité: le hasard n’existe pas. Juste des rendez-vous. J’ai eu la piqûre, je suis resté. J’ai été trois ans président du syndicat local. J’ai recommencé à jouer au hockey, avec un casque et une visière, et j’ai fait un Bac en adaptation scolaire. J’ai appris là que le respect, ça se mérite. Ce n’est pas un dû. C’est Roger Briand qui disait ça. Roger, c’était un frère de Charité, de la communauté qui avait fondé le Mont. Un des derniers de sa communauté à avoir travaillé là, avec Philippe Huot. Un Mohican, le dernier. Le premier jeune dont on m’a demandé de m’occuper, il s’appelait Marc, comme moi. Et il avait un QI de 154, pas comme moi. Il avait besoin d’un père. Le sien avait la sclérose en plaque et buvait pour ne pas y penser. Et moi et Marc on avait juste trois ans de différence.
L’ENSEIGNEMENT
Au milieu des années 80, j’ai quitté le Mont et je suis parti enseigner. En pensant à mes jeunes du Mont. En pensant à Paulo Freire et à ce qu’il appelait la « pédagogie de la libération ». Un an comme orthopédagogue au primaire et plusieurs autres années comme enseignant au secondaire, en cheminement particulier. C’était à Repentigny. Je me trouvais bien équipé pour enseigner mais pas pour faire apprendre mes élèves. Je suis allé, sur mon bras, chercher de la formation aux Etats-Unis. Apprentissage coopératif. Avec Spencer Kagan en Californie. Aussi avec les frères Johnson au Minnesota. Des collègues me regardaient de travers. Sortir du rang, ce n’est pas bon.
LE PASSAGE À LA DIRECTION et LA SUITE
En 1992, j’ai été directeur-adjoint. En 1993, je suis retourné enseigner. Pendant ce temps-là et après, j’ai poursuivi les études. Mathématiques à l’UQAM et la maitrise en administration scolaire à McGill. J’ai donné des cours en didactique des maths à l’UQAM et aussi en gestion de classe.
LE DÉPART VERS LE PRIVÉ
J’ai quitté ensuite ma commission scolaire pour m’en aller vers un poste de directeur dans une école privée pour élèves handicapés. Tanné de me battre avec des collègues enseignants pour lesquels l’avenir de l’enseignement en adaptation scolaire c’était les p’tits cahiers et les modules comme « aux adultes ». Ma commission scolaire n’a pas voulu me donner un congé sans traitement, j’ai démissionné. J’ai fait parvenir la lettre à mon DG. Vingt ans plus tard, on devenait des collègues. Enfin, c’était une histoire plate de convention collective locale. Si j’avais demandé un congé pour aller louer des chaises et des parasols à Miami, je l’aurais eu. Pour partir diriger une école, pas question. Plus de filet, juste moi . Mon syndicat ne voulait pas qu’on libère quelqu’un un an pour qu’il aille s’asseoir sur une chaise de directeur ailleurs. On le sait, en enseignement, il faut toujours être tous égaux et moyens. C’est Dieu qui a créé les profs comme ça. Pour les hérétiques, ceux qui ne croient pas à ça, il a ensuite créé l’Inquisition. C’est connu.
C’était une école qui accueillait des élèves handicapés. Le Centre François-Michelle. Deux belles années. Vraiment. Je n’ai jamais vu de ma vie au pied carré autant de profs qui travaillaient avec autant de cœur . Ensuite, j’ai été nommé directeur du secondaire dans une école privée des Laurentides. Deux autres années. L’Académie Lafontaine. Rien à voir avec l’adaptation scolaire. Juste des élèves réguliers, pour la première fois de toute ma vie professionnelle. Pour ceux qui ne connaissent pas les écoles privées, à part les élèves et leurs parents et leurs réseaux d’anciens, pas de différence avec le public. Sauf peut-être l’effet que produit à la longue sur le personnel le fait de vaincre l’ignorance sans trop de périls et le sentiment de triompher sans trop de gloire. Deux ans donc là aussi. Je me souviens encore de ce père fort connu dans le milieu des affaires. Il est dans mon bureau, avec son fils. Il ne le regarde pas de toute la rencontre. Il me dit: » je ne sais pas ce que je fais ici. je perds mon temps, mon gars, c’est juste un ostie de looser… » Dans ma tête je me dis « toi aussi, by the way… » La misère des riches.
LA FEEP et LA VIE PUBLIQUE
Je quitte ensuite pour occuper pendant quatre ans le poste de coordonnateur des services éducatifs de la Fédération des établissements d’enseignement privé… quatre ans après être sorti d’une classe de cheminement particulier… J’avais déjà débuté un doctorat en technologie éducative à Concordia. Phil Abrami was my advisor. J’ai fait ma scolarité mais pas ma thèse. J’ai découvert la cybernétique et Ed Beers et Gordon Pask. Juste ça, c’est immense. Comprendre la complexité, ça n’a pas de prix. Et je viens tout juste d’apprendre que mon vieux prof de cybernétique, Gary Boyd, est mort il y a peu de temps.
Puis j’ai siégé sur un paquet de patentes. J’ai fait près de six ans au Conseil supérieur de l’Éducation, sous les présidences successives de Céline St-Pierre et Jean-Pierre Proulx. Quand j’ai été nommé là, le frère Jean Laprotte, mon ancien directeur au secondaire, que je n’avais ni vu ni entendu depuis plus de 30 ans m’a appelé pour me féliciter. Il s’était rappelé de moi et ça m’avait touché. Il avait juste oublié que j’étais un de ceux qu’il avait mis à la porte de son école au printemps de 1971. C’est comme si une vieille blessure venait enfin de se refermer.
J’ai présidé une année au Conseil supérieur la commission de l’enseignement primaire. J’ai siégé aussi une couple d’années au comité de rédaction de Vie Pédagogique alors que Monique Boucher en était la directrice. Puis sur quelques comités au MELS et ailleurs. J’ai écrit et publié . J’ai parlé beaucoup, à beaucoup de monde à bien des tribunes. J’ai organisé des événements, des colloques, des sessions de formation.
J’ai enseigné à l’université de Sherbrooke. Mes premiers cours je les ai donnés en team teaching avec Paul Laurin. Lui et moi, à vingt-cinq ans d’intervalle avions eu le même superviseur de thèse, Clermont Barnabé. Le professeur Barnabé est décédé en août 2004. À nos questions à McGill, toutes ses réponses commençaient de la même façon « Well, It depends ». Jamais une seule réponse à une seule question. Tout dépend toujours. Avec lui j’ai compris que la motivation n’est pas un préalable à l’action. Elle est la conséquence de l’action. Pour motiver, il faut d’abord faire réussir. Et faire réussir, c’est l’essence même de la profession.
LE RETOUR AU SECTEUR PUBLIC
Et puis un jour, un peu tanné de la route, l’envie de poser mes bagages m’est venue. J’ai voulu en faire plus pour le patelin qui m’avait adopté. Je parle de St-Jérôme où je vis depuis presque quinze ans. Un poste de directeur-général adjoint s’est ouvert à la commission scolaire de la Rivière-du-Nord. J’ai posé ma candidature. Ils m’ont engagé. J’ai rencontré la directrice. Ça fait neuf ans.
CONCLUSION
Je suis très avare de commentaires quant à ma vie familiale. Bon, vous savez déjà que la directrice de l’histoire est ma conjointe. Je ne vous ai pas dit si j’avais des enfants ou ce qu’ils font. En fait, ce qu’elles font, puisque que j’ai cinq filles. Je peux juste vous parler de Marie-Fleur, l’ainée. Parce qu’elle a une vie publique. Elle est chef dans un vrai resto, a publié un vrai livre et fait régulièrement de la télé.
Un jour, un de mes anciens collègues prof avec qui j’avais travaillé à Repentigny m’a presque offert ses sincères condoléances. Il avait su que Marie avait lâché le CEGEP à 17 ans, après une seule session pour aller faire un DEP en cuisine à l’Institut d’hôtellerie. Il m’a dit que c’était « ben de valeur » de gaspiller autant de talent dans un centre de formation professionnelle et que je devais être ben déçu. Déçu, oui. Je pensais que ce gars-là était plus brillant que ça. Y pensait quoi ? Que dans les Centres de FP on demande aux élèves de laisser leur talent à la porte ou de le mettre sur vibration, pour pas que ça dérange les profs ????
Enfin voilà.Et là, c’est officiellement la retraite. La première de ma vie. Et quelque part vers Noël, je devrais être grand-père.

Je me demandais s’il fallait garder ce blogue dans mon lecteur RSS, il semble que j’ai eu raison de le faire! Intéressant parcours dont je connaissais déjà certaines bribes, puisque j’ai eu la chance de le croiser. À quand le film? Un « biopic » qui permettrait d’ouvrir une fenêtre sur l’évolution de la société québécoise et de son système éducatif. Bon retour, l’anonymat en moins!
Commentaire by David D'Arrisso — 7 juillet 2011 à 12 h 03 min
Belle surprise! Bon été et au plaisir de te revoir en août!
Commentaire by Steve Bissonnette — 8 juillet 2011 à 6 h 57 min
David: un biopic? Pourquoi pas… Quelque chose avec plein de clins d’oeil et qui pourrait commencer comme dans David Copperfield: » Wether I shall turn out to be the hero or my own life, or wether that station will be held by anybody else, these pages must show. »
Steve: On a passé tout droit pour la bière avant les vacances… Ben passe un bel été. Te gênes pas pour passer un coup de fil!
Commentaire by Marc st-pierre — 8 juillet 2011 à 8 h 52 min
Toujours intéressant d’entendre ces récits
tu resteras un modèle pour nous…merci pour tes 2 dernières années…c’est un très bel héritage !
Commentaire by Eric Morissette — 21 décembre 2011 à 22 h 04 min
Entièrement en accord avec le commentaire de Monsieur Morrissette. Nous avons fait des pas de géant.
Merci Monsieur St-Pierre.
Commentaire by Shawn Guay — 9 février 2012 à 2 h 57 min