L’histoire n’est pas de moi. Elle m’a été racontée il y a bien longtemps par une collègue de travail. Je vais l’appeler Denise, mais ce n’est pas son vrai nom. J’enseignais au secondaire à l’époque, dans une banlieue de l’est de Montréal. J’étais à l’aube de la trentaine, ma collègue avait deux fois mon âge. On enseignait tous les deux à des élèves en difficulté, moi avec mes théories sur l’éducabilité, elle avec ce qu’elle avait appris de la vie.
C’est un peu avant Noël, les élèves venaient de partir pour les vacances. On s’était fait un petit « social » à trois heures, entre profs, histoire de partager des olives, des p’tites sandwich en triangle et une couple de verres de vin cheap avant de partir en convalescence pour deux semaines. Les petits « social », ma collègue aimait beaucoup. Pas tellement pour les sandwich… Sur le bord du vinier, son coin préféré, elle me parlait d’une élève qu’elle avait eue dans sa classe. Une élève à laquelle elle s’était attachée. Une pauvre petite, comme elle dit. Qui voulait fort mais qui n’avait rien pour elle. Comme tellement d’élèves qu’on croisait à l’époque au professionnel court puis en cheminement particulier. Une fille qui venait d’un quartier pas trop riche. Ses parents étaient de bonnes personnes mais qui tiraient le diable par la queue. Pas du mauvais monde, mais sans trop d’instruction. Une grosse famille en plus, pas riche, pas trop portée sur les grandes études. Comme elle disait, Denise.
Elle a bien essayé de l’aider : les maths, le français, tout le reste, mais ce n’était pas facile. Une fille qui voulait fort, mais qui n’avait rien pour elle. Une fille fine, comme elle disait, Denise. Ma collègue avait de la misère à accepter ça. Elle se demandait, les yeux pleins d’eau, quelle sorte de vie cette fille-là aurait. Je l’entends encore dire : « Si au moins elle était jolie, elle pourrait se trouver un bon mari ». Une femme d’une autre époque ma collègue que je vous disais.
Et puis il est arrivé ce qui arrivait toujours dans ce temps-là : la petite a quitté l’école. Une époque où on ne parlait pas de décrochage et où on acceptait cette réalité : quand t’as pas de talent pour les études, c’est juste normal que tu essaies autre chose. Quand t’es née pour un p’tit pain, tu peux pas faire des sandwich pour tout le monde. Elle est de Claude Meunier celle-là. La petite a quitté l’école et ma vieille collègue a eu beaucoup de peine, pour la 100ème fois. Parce qu’elle avait eu beaucoup d’élèves avant.
Ça faisait quinze minutes que j’écoutais, sans trop savoir de quoi j’étais le plus près : du vinier, ou des larmes. Et c’est là que j’ai demandé à Denise, qui repartait faire le plein de sandwich :
- Coudonc, as-tu eu des nouvelles d’elle depuis?
Elle s’est retournée, le sourire en coin, pour me dire :
- Oui, bien sûr
Je lui ai alors demandé ce qu.elle faisait maintenant la petite
- Elle chante
M’a-t-elle répondu en ajoutant:
- Elle chante Céline et elle a fini par se trouver un bon mari…
On était à Repentigny, vous l’aurez deviné, juste à côté de Charlemagne. Et la Céline de Denise, c’est évidemment celle que vous connaissez. Et vous connaissez la suite…
J’avais eu ma leçon. Une grande leçon d’humilité. Et la plus magistrale des démonstrations. Tous les enfants peuvent apprendre. J’ai souvent raconté cette histoire. C’est la 1ère fois que je l’écris.
Joyeuses Fêtes !